mardi 20 septembre 2016

Les troubles de l'humeur, c'est quoi? (première partie)




Avant de commencer cet article, je me permets de faire un disclaimer qui, je l’espère, va s’avérer utile. Il y a un an, j’étais diagnostiquée Bipolaire type II par une psychiatre, et ce diagnostique a été depuis confirmé deux fois au sein de deux établissements différents. Bien que je parle de mon expérience en deuxième partie de cet article, je tiens à préciser qu’un diagnostique de bipolarité définitif se fait en sept ans de psychothérapie. Il n’est alors pas impossible qu’au cours des prochaines années, mon diagnostique soit revu, corrigé, annulé. C’est pourquoi ce que je raconte ici n’est pas à lire comme une parole divine, il s’agit simplement d’un article informatif le plus complet possible, et vous êtes évidemment invités à me faire savoir les erreurs que je peux commettre.


Ce qui m’a motivé il y a six mois à commencer ce travail de recherche est une forme de frustration face à la relative absence de dossiers complets et accessibles sur le sujet en langue française. En effet, les informations que je vais développer ci dessous sont des traductions de sources anglophones telles que vidéos Youtube, articles scientifiques, conférences de psychiatres, documentaires, etc. En tant que patiente qui soutient l’auto-diagnostique, je trouve la démocratisation de l’information sur les maladies mentales essentielle. L’accès à des informations simples, organisées et complète permet aux patients de ne pas être en position de faiblesse par rapport à des psychiatres et autres professionnels de la santé souvent abusifs. Personne ne vous connait aussi bien que vous-même; se renseigner sur sa maladie, c’est apprendre à mieux en déceler les symptômes et à mieux la gérer au quotidien.


Ne veut pas être défini par le trouble bipolaire
Se sent beaucoup mieux en s'y identifiant

Les troubles de l'humeur: généralités.


Il faut savoir que le terme de “psychose maniaco-depressive”, longtemps utilisé, a été modifié puis supprimé dans le DSM V (la bible des trouble mentaux pour les professionnels de la santé mentale). On préfère désormais trier les maladies sous forme de “spectre”: spectre des troubles anxieux, spectre des troubles de la personnalité, spectre des troubles de l’humeur… Cette notion de “spectre” indique une certaine porosité entre les différents diagnostiques possibles, de telle sorte à ce que l’on fasse plus attention aux nuances.


Dans le cas des troubles bipolaires, le diagnostique est souvent long et difficile. Il n’est par exemple pas rare que l’on confonde bipolarité et trouble de la personnalité borderline, car les deux maladies présentent de nombreuses similitudes.  Ce qui distingue les troubles de la personnalité des troubles de l’humeur, c’est justement leur nom: chez les borderline, par exemple, la maladie et ses symptômes fait partie intégrante de la construction de la personnalité du patient; ainsi, les médicaments trop dosés auront tendance à complètement anihiler la personne, et à changer son comportement de manière drastique. Concernant les troubles de l’humeur, c’est donc la façon de ressentir et d’exprimer ses émotions qui varie en permanence.

site de l'association des tpb



Comment diagnostiquer la bipolarité?
Un auto-diag est-il possible?


Pour pouvoir se soupçonner bipolaire, il faut selon moi prêter une attention extrême à ses humeurs, et à leur évolution dans le temps. Pour se faire, ma première psychiatre m’avait conseillé de tenir pendant un mois un Mood Tracker comme celui-ci. Vous pouvez aussi le faire sous forme de graphique, ou utiliser des applications. Le suivi et l’analyse régulière de vos changements d’humeur est essentiel pour le diagnostique, et pour choisir le bon type de médicament. Encore aujourd’hui, j’ai dans mon Bullet Journal un moodtracker que je colorie tous les jours, et qui me permet, par exemple, de constater que je me suis sentie suicidaire 5 fois ce mois-ci, ce qui est plutôt élevé, et que la majorité de mes journées sont caractérisées par une humeur dépressive ; ce qui fait sens pour mon diagnostique, mais j’y reviendrais plus tard.


La bipolarité peut se “déclencher” à deux moments charnière dans la vie: entre 20 et 25 ans, ou entre 40 et 50 ans. La plupart du temps, des symptômes sont présents en amont, mais la maladie devient handicapante véritablement autour de ces âges-là.  L’hérédité est extrêmement fréquente chez les bipolaires. En ce qui me concerne, je suis au moins la 3ème atteinte de cette maladie du côté de ma mère, et la deuxième du côté de mon père; on m’a donc élevé dans l’idée que j’avais un “terrain psychologique fragile” qui expliquait mes comportements dépressifs et “anormaux” durant mon enfance/adolescence. Certaines personnes restent toute leur vie avec un trouble “endormi” dans le cerveau, une inclinaison à la bipolarité qui ne s’avère pas handicapante, ou qui laisse le pas à un autre diagnostique. Ma sœur a ainsi été diagnostiquée avec un trouble anxieux généralisé à ses 18 ans, après avoir été soupçonnée de bipolarité et de schizophrénie par des psychiatres.


On parvient à établir un premier diagnostique lorsque la maladie se déclenche de deux façons différentes: après un événement traumatisant, ou en réaction à une prise d’anti-depresseur. Dans mon cas, ce fut les deux. Je ne me souviens pas avoir un jour été heureuse plus de quelques jours, et j’étais dans une phase de sévère dépression depuis 9 mois quand mon meilleur ami s’est suicidé en mai 2015. D’après ma psychiatre, cet événement a fait l’effet d’un tremblement de terre dans mon cerveau, comme si je refoulais tout mon mal-être et mes traumas dans un point d’eau sécurisé par un barrage, et que le barrage avait éclaté, laissant place à une inondation. A partir de ce moment-là, j’ai commencé à aller pire qu’avant: de plus en plus d’agoraphobie, de changement d’humeur, de tentatives de suicide, de crises d’angoisse, de troubles alimentaires… C’est toute cette instabilité qui m’a motivé à aller voir pour la première fois une psychiatre en septembre 2015. Elle m’a immédiatement diagnostiquée d’un Syndrome de Stress Post-Traumatique et d’une dépression sévère. J’ai commencé les anxiolitiques (xanax) et des antidepresseurs (prozac) fin septembre. En plus indénombrables effets secondaires invalidants, l’antidepresseur a déclenché chez moi plusieurs phases dites hypomaniaques. C’est donc en octobre 2015 que j’ai été diagnostiquée Bipolaire de type II. Un mois après, j’étais en hôpital psychiatrique.

Enfin correctement diagnostiquée
"eh bien, tout s'explique."

Bipolaire type II, Ça veut dire quoi?

Avant d’aborder mon diagnostique et mon témoignage, il faut pouvoir faire la différence entre les “catégories” de troubles de l’humeur.

On distingue à ce jour quatre catégories, distinguées par la fréquence, la durée et l’intensité des phases du patient:

  • Bipolaire type I: caractérisé par un épisode maniaque de plus de 4 jours consécutifs, et d’un épisode dépressif de plus de deux semaines entrecoupé de période stable.
  • Bipolaire type II: caractérisé par un épisode hypomaniaque de plus de 4 jours consécutifs, et d’une humeur dépressive quasi-constante.
  • Cyclothymie: Longues phases d’hypomanie et de dépression moyenne qui se succèdent sans pause, souvent provoqué par les changements de saison.
  • Trouble bipolaire non spécifié

Un patient connaîtra en moyenne huit phases maniaques ou dépressives dans sa vie, sauf s’il est atteint du “trouble de cycle rapide”, qui se caractérise par la présence d’au moins quatre épisodes différents parmi l’hypomanie, la depression, l’apathie et l’épisode mixte au cours d’une année.



Le Type 1 est généralement le plus facile à diagnostiquer car les phases de manie sont souvent visibles et remarquées par l’entourage. Elles se caractérisent par une élévation anormale de l’humeur, un rythme de sommeil instable, énormément d’insomnies, une immense confiance en soi, de l’irritabilité, des réactions violentes, des idées grandiloquente, une grande créativité et productivité, un débit de parole accéléré, des plans impossibles à réaliser, une méfiance inhabituelle envers son entourage voir même de la paranoïa et des hallucinations dans les cas les plus graves. La plupart du temps, un épisode maniaque est progressif: moins le patient dort, plus son humeur s’élève, plus ses actes deviennent inquiétants voir dangereux. Un épisode se solde presque automatiquement par une hospitalisation, durant laquelle on administre au patient de grandes doses de thymorégulateurs, antipsychotiques et anxiolytiques, afin d’”éteindre” le cerveau. L’hospitalisation suite à un épisode maniaque est d’une durée de minimum 10 jours, et il est important que le patient soit pris en charge à la sortie de hospitalité afin de diminuer progressivement les doses des médicaments, sans quoi le retour “à la normale” sera impossible.

Phase maniaque: reblog tout et poste tout ses selfies
Dépression: écrit des textes personnels tristes pour les effacer immédiatement


Diagnostiquer un Type 2 est beaucoup plus compliqué. Seul le type 1 peut atteindre le stade de manie, tandis que le Type 2 atteint un stade que l’on appelle “hypomaniaque”. Ces phases se caractérisent également par une grande confiance en soi, une flux de pensée beaucoup plus rapide, un débit de parole accéléré, un mépris des conventions sociales et de la diplomatie, irritabilité, impatience, insomnies, sociabilisation exacerbée, extraversion, une grande productivité et créativité, et une inclinaison à adopter des comportements dangereux (alcools, drogue, hypersexualité…).

Hypomanie: je ne sais pas ce qu'il se passe, mais ça m'excite.


D’après Michel Bourin, psychiatre, la difficulté à diagnostiquer le type 2 vient du fait que l’hypomanie n’est pas perçue comme pathologique mais, au contraire, avantageuse socialement à cause de l’hypertravail qui est valorisé par la société capitaliste. La question à poser au patient est alors: “comment vous sentez vous lorsque vous n’êtes pas déprimés?”. En effet, la dépression est l’humeur par défaut du Type 2, contrairement au type 1 qui est capable d’émotions “normales” comme la tristesse, la joie ou une certaine neutralité. Bien souvent, le patient prend l’hypomanie pour son visage sain, puisqu’il ne ressent violemment que les phases dépressives et les épisodes mixtes, durant lesquels l’énergie de la manie est investie dans des comportements auto-destructeurs et suicidaires.






Ce qui distingue les bipolaires des autres troubles psychiques est donc principalement ce gouffre permanent entre trop et pas assez d’énergie. C’est ce qui rend le trouble difficile à vivre pour le patient, qui se sait imprévisible, instable, et donc s’identifie systématiquement comme un poids au sein d’un groupe.


Les travaux de groupe en phase depressive:
Toujours en train de s'excuser pour son rythme lent de travail



Cette oscillation constante de l’humeur est souvent la cause de troubles comportementaux alimentaires, mais aussi d’une tendance à l’alcoolémie, la toxicomanie, la nymphomanie, etc.


Par ailleurs, les idées suicidaires font partie intégrante de la maladie. C’est d’ailleurs la plus grande cause de mortalité chez les bipolaire, sachant que 20% des tentatives se soldent par une réussite. Si les idées suicidaires sont présentes en permanence dans les phases dépressives, c’est les épisodes mixtes qui sont les plus inquiétants, car ils se caractérisent par l’apparition de pulsions suicidaires, souvent incontrôlables et irréfléchies.


Selon Michel Bourin, le suicide des bipolaires est souvent incompris par l’entourage éloigné du patient. On dira bien souvent qu’il s’agissait d’une personne “brillante”, “rigolote”, “travailleuse”, voir d’un “génie”.


Il est facile de comprendre ce décalage quand on prend en compte l’immense tabou qui régit l’univers des maladies psychiques. Les troubles de l’humeur font partie des troubles les plus discriminés dans le monde professionnel, mais aussi dans l’obtention de certains services ou diplômes, comme le permis. Il est fréquemment conseillé aux patients de mentir sur leur état pour ne pas avoir de problème (par exemple, mon certificat pour le relais handicap de l’université comprend l’expression “instabilité de l’humeur” et non mon diagnostique détaillé).

Le World Bipolar Day, qui a lieu chaque année le 30 mars, a été mis en place pour lutter contre ces discriminations et le tabou qui entoure cette maladie. Quelques extraits de la chaîne YouTube française:



les personnes bipolaires sont-elles handicapées?


les personnes bipolaires sont-elle dangereuses?


les personnes bipolaires sont-elles plus créatives?



Dans un prochain article, je raconterais plus précisément mon experience avec la bipolarité, 
et je partagerais avec vous tout ce qui m'a aidé à vivre mon trouble au quotidien. 
 See you soon!

mardi 3 mai 2016

Les Pensées #2: Surveiller et Punir


"C'est ainsi qu'une société tarée a inventé la psychiatrie pour se défendre des investigations de certaines lucidités supérieures dont les facultés de divination la gênaient."


   Dans une ère où l'on clame haut et fort que la psychiatrie a fait des progrès phénoménaux, il devient de plus en plus légitime de se demander pourquoi des médicaments visant à guérir le cerveau des "fous" les rendent complètement hors d'état certes de nuire mais également de produire.

   Le premier réflexe, lorsqu'on est malade et mal traîtés, est de croire à un complot pharmaceutique. Il parait assez clair que si la France est le premier pays consommateur d'anti-depresseurs, c'est aussi parceque des généralistes incompétents distribuent du prozac comme s'il s'agissait d'une pillule de bonheur, sans jamais prévenir les patients des effets secondaires qui accompagnent généralement la prise de psychotrope. Difficile de ne pas se sentir comme un cobaye lorsqu'aucun médecin ne pense à discontinuer des médicaments qui provoquent encore plus de troubles chez les patients, et qu'on décrira comme nocif d'ici quelques années (comme ça été le cas avec le lithium, prescrit aux "maniaco-depressifs" pendant des décennies). 

"La médecine est née du mal, si elle n'est pas née de la maladie, et si elle a, au contraire, provoqué et créé de toute pièce la maladie pour se donner une raison d'être."

  Or, si complot pharmaceutique il y a, comment expliquer que l'on décime une telle part de la force productive? Le moyen d'explication le plus extrémiste serait de voir les psychotropes dans une perspective Foucaultiste: les médicaments ne sont qu'une façon moderne de "Surveiller et Punir".
  En effet, puisque les prisons, hôpitaux et divers moyens d'enfermement collectifs coûtent cher non seulement en moyen, mais aussi en espace (grandes structures, efforts architecturaux, problèmes d'aménagement urbains), ne peut-on pas considérer la "camisole chimique" comme un moyen d'enfermer à moindre coût ces populations "dangereuses", en les rendant non seulement léthargiques mais totalement dépendantes d'un système qui ne leur veut que du mal?

"Quand je suis malade, c'est que je suis envoûté, et je ne peux pas me croire malade si je ne crois pas, d'autre part, que quelqu'un a intérêt à m'enlever la santé et profiter de ma santé."


  Merci la psychiatrie et ses infaillibles innovations : nul besoin de panoptique quand les malades deviennent incapables de sortir de chez eux, de sociabiliser, de réfléchir, de produire, de travailler, de relationner, mais également de se révoltés - devenus entièrement dépendants de leur bourreaux.


"C'est la pente des hautes natures, 
toujours un cran au dessus du réel, 
de tout expliquer par la mauvaise conscience, 
de croire que rien n'est dû au hasard et que tout
 ce qui arrive de mal arrive par l'effet d'une
 mauvaise volonté consciente, intelligente et concernée. 
Ce que les psychiatres ne croient jamais.
Ce que les génies croient toujours."




Citations tirées de "Van Gogh, le suicidé de la société", d'Antonin Artaud. (1947)





samedi 9 avril 2016

Les Pensées #1

 Dans cette nouvelle catégorie "Les Pensées", je vous propose de poster tels quels des textes que j'écris un peu pour moi, des réflexions générales que je me fais à moi-même dans les brouillons de mon téléphone et qui n'auraient pas leur place sur twitter. Ces articles n'ont pas vocation à être des rants travaillés et documenté, mais d'avantage un aperçu de ce qu'il se passe dans ma tête.



[TW Grossophobie, Sexe et Viol dans cet article. ]




Reclining Nude, E.Hopper

A l’ère des #OnVautMieuxQueCa, je me suis surprise ça à réfléchir encore plus que d’habitude à cette notion même de “valeur”, héritée du langage économique, qui a finit par s’infiltrer dans toutes les strates de notre existence, y comprit les plus intimes.


   Il y a un peu plus d'un an, je fréquentais un matheux du secteur de la finance, et une de ses réflexions m'a brisé le coeur et l'égo pour un long moment. En effet, après des mois à se voir deux soirs par semaine, et quelques sous entendu de sa part sur le fait que l'on serait un beau couple, j'avais fini par lui demander pourquoi nous ne nous voyions pas de manière plus sérieuse. Sa réponse avait été aussi ferme que maladroite: "Je te trouve magnifique et tu as tout de la copine parfaite, mais je n'assumerais pas de sortir avec quelqu'un de ton poids.". S'en est suivi une explication très rationelle sur les relations et leur perception par autrui: selon lui, s'afficher avec quelqu'un qui a de la valeur dans le marché de la séduction, c'était gagner des "points" de valeur, et donc s'affirmer comme dominant sur ce marché, ce qui était essentiel pour un mec cis hetero. Sortir avec moi, qui, par mon physique, est en bas de l'échelle, c'est s'abaisser aux yeux de la société. Abasourdie par ce raisonnement que tous mes amis avaient trouvé déshumanisant, j'avais cessé de voir ce type, et en 
avait conclu que son raisonnement était réducteur.



   J'étais naïve. Car il avait raison.



En effet, le capitalisme est devenu un système si efficace que ses lois peuvent désormais s’appliquer à notre façon de percevoir les relations humaines, de telle sorte que le mode d'interaction avec les autres prenne la forme d’un marché.  Rien de plus naturel de parler que d'un "marché" de la séduction lorsque nous nous considérons inconsciemment comme des marchandises. "Adopte un mec" a en effet bien compris la manière dont fonctionnait les relations et les sites de rencontre : il s'agit de se "vendre", ou bien de trouver le meilleur "rapport qualité/baise". Nous nous sommes si naturellement mis à choisir selon des critères ultra-normés (carrière, milieu social, culture, mais surtout physique) que rencontrer quelqu'un au hasard est devenu un phénomène assez rare pour être souligné.

Lorsqu'on a été comme moi sociabilisé en tant que meuf, et qu'on a été élevé à la publicité et aux magasines féminins, la notion de compétitivité est durablement ancrée. S'il est difficile d'apprendre à considérer que l'on vit pour soi et pas pour le regard des autres (aka des mecs dans un univers hétérocentré), il est encore plus difficile de ne pas considérer ses amiEs comme des rivales potentielle - comme si le marché était "trop petit"pour deux. Combien de films, de séries avez vous regardé dans votre vie dans lesquelle l'intrigue principale reposait sur "quelle fille finira pas obtenir ce qu'elle veut et sortir avec le bg?" Dans tous ces films, la compétition entre afab est considérée normale, et cette loi incroyablment sexiste est particulièrement difficile à déconstruire, même pour les plus féministes d'entre nous. Au creux de chaque instant d'anxiété et de dépréciation de soi dans le contexte amoureux, les mêmes questions tournent en boucle: "qu'est ce qu'elle a de plus que moi? que puis-je faire pour être à sa hauteur? Comment prouver ma valeur?"




   En ce qui me concerne, ayant grandie en étant grosse, j'ai compris que j'étais en bas de cette échelle de valeur, évacuée du marché de la séduction. Petite, déjà, j'ai été élevée parmi l'affirmation permanente que ma petite sœur était "moi en plus mince et plus jolie", ce qui est dommage car "quand même, tu as un joli visage". Cette comparaison avec ma petite sœur a fini par devenir mon étalon de base pour mesurer toutes mes relations avec d'autres afab. En tant que grosse, je suis, et resterais toujours la "duff": Designated Ugly Fat Friend. La faire-valoir, celle à qui on ne parle que pour pécho sa super pote qui est canon. Je ne compte plus le nombre de crush qui m'ont préféré ma meilleure copine, au point que j'attends d'être bien installée dans des relations pour présenter à mes amours ma meilleure amie, terrassée par la peur persistante qu'on la préfère, encore, et qu'on me renvoie à mon rôle assigné. 


Depuis que je suis dans le milieu polyamoureux, j’ai “de la chance” : beaucoup de gens ont de l’attirance pour moi, certains même développent des sentiments à mon égard sans que je comprenne exactement quelle mouche les a piqué. Dans le marché polyamoureux, dans le marché twitter, dans le marché des marginaux, oui, j’ai ma place. Je suis grosse, certes, mais une jolie grosse. Une grosse acceptable. J’ai un joli visage, de beaux cheveux, des tatouages, des piercings, et un corps plus ou moins bien proportionné. Je suis baisable, on peut presque dire jolie. Je donne l’impression d’avoir de la valeur, d’être dans le haut du panier. Mais je n’ai de valeur que dans cette niche, que dans ce microcosme. En dehors, je ne vaut rien, et ça… je ne l’ai compris que trop tard dans ma vie.

Longtemps, j'ai continué à essayer. Essayer de me faire une place dans le marché "mainstream" de la séduction, voguant entre Tinder et autres applications de rencontre un peu pourrie. J'étais dans un tel état de nonchalance et de détachement que je ne prenais même pas la peine d'apprendre le nom des mecs que je voyais, les sauvegardant sous le nom de leur stations de métro. C'est sûr, je n'étais pas là pour quelque chose de sérieux, mais par conséquent, j'acceptais que les mecs me traitent des pires façons. En 1 ans et demi de célibat, j'ai vécu deux viols. Deux très beaux garçons, minces, gentils, des garçons que je n'aurais jamais pu avoir en temps normal. Des garçons que j'ai laissé faire parce que "j'avais de la chance, quand même.".


Merci Bénabar 

Et des fois, quand t'es grosse, tu te retrouves à coucher avec tes potes. Des super potes qui te plaisaient depuis le début, pour lesquels t'’avais perdu tout espoir, parce que, soyons honnête, jamais un mec aussi canon s'intéressera à toi. Des potes avec qui un soir ça a dérapé, mais seulement après qu’ils t’aient répété qu’ils cherchaient surtout pas à se caser. Et toi t’as accepté, parce que, au fond, tu sais que c’est le maximum qu’on te donnera, qu’au mieux tu seras la grosse qu’on baise en cachette mais à qui on tient pas la main en public, parce que c’est la honte. Que tu seras la manic pixie dream girl du pieu mais que tu es beaucoup trop malade psychiquement pour qu’on accepte de sortir véritablement avec toi. Alors t’acceptes, tu fermes ta gueule, tu te dis que tu es détachée, que c’est cool, et tu adoptes une attitude de plus en plus désinvolte par rapport au sexe, tu t’inventes une posture de fille facile à baiser, et puis en quelques mois tu te retrouves prisonnière de cette image qui, parfois, le matin, te donne la nausée.

Parce que ta seule valeur, la voilà: être la fille facile, la fille à poil sur internet, la fille libérée, poly, pan, la fille qu'il est intéréssant de se taper parce qu'elle est trendy en ce moment dans le milieu féministe, alors pourquoi pas. Et tu acceptes parce que tu as compris que c'était ça, ta valeur, maintenant. Que ta place dans le marché de la séduction, elle est là. Qu'en dehors de cette image, en dehors d'une "niche", tu n'existes pas.

Du moins jusqu'à ce que ton physique revienne en Bourse, qui sait? 
Le XVIè siècle n'est jamais très loin.




vendredi 25 mars 2016

Auvergne



"J'ai cueilli ce brin de bruyère
L'automne est morte souviens-t-en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t'attends."

L'Adieu, in Alcools, Apollinaire. 





20 mars. Pour fêter mon anniversaire et l'arrivée du Printemps, Orphée m'emmène enfin dans sa montagne auvergnate dont elle m'a tant parlé. Pendant que je grandissais près de la mer, elle passait ses premières années à plus de mille mètres d'altitude, gambadant à travers les champs de bruyère et les fougères. Ces paysages me sont entièrement inconnus - sur le chemin, je scrute les arbres agonisants à la recherche de bêtes sauvages.




La région bien-aimée d'Orphée est resplendissante sous son frêle manteau de neige.
Les fougères séchées contrastent avec le blanc éclatant de la neige encore intacte. 














Mes yeux s'émerveillent devant ce paysage brute et décharné de cailloux, marécages, cadavres de sapin, légers filets d'eau serpentant entre les blocs de neige où s'impriment nos pas. 





Je ramasse, telle Perséphone, les plantes mortes que je trouve sur mon chemin, 
de telle sorte que j'évolue bientôt avec un bouquet multicolore dans la main gauche. 



Si on y regarde de plus près, la neige n'est qu'un amas de pierre précieuses éphémères. 




Mes yeux dévorent avec tendresse l'image d'Orphée qui marche devant moi sans se retourner à travers les chemins boueux. Je me figure le Styx à la place des tourbières, et me rêve Eurydice qui s'échappe des Enfers, guidée par son bien-aimé musicien. 








  Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons dans un endroit magique, presque tout droit sorti de l'imagination d'un écrivain d'héroïc-fantasy - la forêt des Géants.













Dans un bois, sur le chemin, j'ai aperçu une biche, comme une ombre ou un esprit.
Je m'attends à chaque instant à voir un cerf, le regard perdu à l'horizon et les bois tendus vers le ciel, symbolique esprit de la foret qu'il incarne. 

 ***

Les photos ont été prises avec mon téléphone et postées telles quelles.
Le texte est un simple copier/coller de mon entrée de journal du soir.
Vous pouvez retrouver Oprhée ici .